Les gro... euh... les chroniqueurs |
Olivier : Mais comment fais-tu pour rédiger tes chroniques aussi vite, Pierre-Luc ? Pierre-Luc : Alors oui, une règle de base de la chronique : moins tu parles vite, moins tu dois dire de mots, et donc moins tu mets de temps à l'écrire. Et après, si tu dois combler du temps, tu as des techniques… Olivier : Par exemple ? Pierre-Luc : Bah, pour combler un peu de temps, déjà il y a les adjectifs et les périphrases. Au lieu de parler de " Lu ", tu vas dire " la prestigieuse marque de biscuits ". Même si elle n'a rien de prestigieux. Au lieu de parler de " la constitution européenne ", tu parles de " la toute nouvelle et déjà tant controversée constitution européenne élaborée par notre ancien Président de la République Valéry Giscard d'Estaing ". Olivier : Et diminuer le débit de paroles, tu le fais souvent toi, ça marche bien ? Pierre-Luc : Oui, c'est ce que je te disais. Si t'as fait la fête la veille et que tu dois torcher une chronique en un quart d'heure, y a pas 36 solutions, tu ralentis le débit. Mais ne pas trop en abuser, les gens s'en aperçoivent. Quand ils commencent à se rendre compte que tu fais une longue pause pour marquer chaque virgule, en général, ça leur met la puce à l'oreille. Moi, j'ai déjà grillé quelques jokers, j' peux plus trop me le permettre. Non, le mieux, c'est de faire du Alain Duhamel, mais ça, c'est pas donné à tout le monde… Olivier : Explique… Pierre-Luc, pensif : A base de concessions, d'incises, d'adjectifs et d'adverbes, de barbarismes, de références, tout !… Ah oui, la duhamelle, c'est le feu d'artifices de ton édito ! Olivier : Oh ! Pierre-Luc, parle, j't'en supplie, délivre-moi. Pierre-Luc : Alors voilà, tu prends ta phrase. Par exemple : " au somment de Bruxelles, Chirac s'inscrivait dans la continuité de son prédécesseur ". Bon, c'est plat, et surtout très court. T'es d'accord ? Olivier : Euh… oui… ok. Pierre-Luc : Alors, comment on peut faire ? Déjà, est-ce qu'on a un paradoxe, pour faire le squelette de notre phrase ? Le paradoxe, c'est la base de la duhamelle. A priori, oui, on a un paradoxe. Chirac dans la continuité de Mitterrand, paradoxe ! Ensuite, pour constituer la duhamelle, il faut insérer la concession avant le cœur de la phrase en utilisant des connecteurs comme " bien moins… que " ou " pas tant… que ". Olivier : Donc, ça donne " au somment de Bruxelles, Chirac n'a pas tant agi en homme de droite qu'en Président français. Il se devait donc d'assumer son statut en prolongeant l'action de son prédécesseur " Pierre-Luc : Alors… oui, c'est déjà mieux. Tu doubles le volume de mots. Mais si tu veux atteindre le paroxysme duhamellique, il te faut bien plus d'ambition dans l'exercice. Tu me saupoudres tout ça d'adverbes, d'adjectifs, de barbarismes et tu obtiens un truc du genre : " Sur le plan européen, on n'assiste ni plus ni moins qu'à la surprenante éclosion d'un néo-chiraquisme franco-européiste, historiquement révélé au dernier sommet de Bruxelles, et qui se définit bien moins comme un crypto-gaullisme viscéral sélectivement affiché que comme un surréaliste et pourtant clairement exprimé chiraco-mitterrandisme objectivement déterminé. En vérité, le chef de l'Etat adopte ici une posture gaullienne librement assumée, mais mâtinée d'un mitterrandisme mal refoulé qui, lui, n'a pour le coup rien de gaulliste ". Et tu te contorsionnes tout le long de la phrase et tu écarquilles bien les yeux. Et tu ralentis vers la fin, mais ça tu sais le faire, d'un air de dire que tu révèles la vérité et que les téléspectateurs vont être sciés par la fin de ta phrase. Olivier : Brillant ! Et on peut faire ça avec toutes les phrases ? Pierre-Luc : Alors… en théorie oui. Mais en pratique, tu te rends bien compte que c'est assez indigeste pour l'appareil auditif. Donc moi, j'en fais une au début pour faire saliver les gens. Peut-être une autre, en option, vers le milieu pour bien s'assurer qu'ils t'écoutent encore et qu'ils ne sont pas en train de se demander si ta cravate va bien avec ta veste. Et puis surtout une en conclusion ! Trois par chronique, pas plus. Olivier : Je te remercie, Pierre-Luc, t'es génial ! A plus tard… Pierre-Luc : On se voit demain ? Olivier : En principe, oui Pierre-Luc : Olivier… Olivier : Euh, pardon… euh… je veux dire… euh… Bien qu'acceptant volontiers et me projetant avidement vers un avenir riche de cette nouvelle rencontre passionnément désirée, ma propension anarco-jospinienne à ne pas me positionner clairement sur la constitution exactement déterminée de mon futur emploi du temps m'invite à une attitude que j'espère bien plus excessivement prudente que véritablement prémonitoire. Pierre-Luc : Voilà ! Ca vient ! Mais les épaules, balance-moi ces épaules dans tous les sens ! |