Early dinner at Rabilloud's |
Jeff Rabilloud est un homme généreux. Vendredi dernier, nous fûmes invités à dîner chez lui. Sa femme, comme toutes les
femmes de gentilshommes qui décident unilatéralement d'inviter leurs potes du
boulot, était ravie de nous recevoir. Toute la soirée, elle a appelé Jeff dans
la cuisine pour lui hurler son bonheur de nous voir tous réunis chez elle. Jean-François nous avait prévenus la veille. Mélisso m'avait alors appelé dare-dare : " essaie de sortir tôt, on dîne chez les Rabilloud demain soir ! ". Inutile de vous préciser que, dans la bouche de Mélisso, ce " essaie " était un commandement autrement plus impérieux que la vulgaire série de dix qu'on se plait à décrire comme les commandements ultimes dans certaines milieux. Il y aurait toute l'équipe du matin, il fallait absolument que je sois là. Après quelques allusions à peine voilées aux souffrances qu'elles ne manqueraient pas de m'infliger si j'avais l'idée saugrenue de lui faire faux-bond, Mélisso avait fini par me convaincre. Et c'est vrai que toute l'équipe était présente. Christine et Jean-Claude Kelly, Romain avec son cousin éloigné Saddam Hussenot, les Boulanger, Mélisso et moi. Jeff était sorti un peu plus tôt du boulot pour pouvoir faire l'ouverture du marché d'Enghien et aider sa femme à préparer le repas. Les Boulanger étaient arrivés vers 14h, après avoir acheté le pain. Quant à Mélisso et moi, nous avions fait escale chez un maraîcher car nous étions chargés de glaner quelques fruits en passant. Alors que nous arrivions dans leur quartier lestés de grenades, de plaquemines et de fruits de la passion, nous aperçûmes Christine et son mari qui chantaient sous la pluie. Et c'est donc un quatuor qui sonna à la porte de Don Rabilloud vers 14h16… Saddam et Romain arrivèrent peu après, alors que nous commencions à nous demander où ces deux-là pouvaient bien se cacher. A 14h30, olives et amandes fumées donnaient le signal de l'apéritif. " Apéritif au Muscat pour tout le monde ! " annonça Jeff. Premier piège : comment faire comprendre à de chaleureux hôtes que je préfère un Coca bien frais à leur Muscarrhkk ? Je résolus de tout boire, quitte à m'absenter quelques instants entre l'apéritif et le dîner. Ce que je fis quelques minutes plus tard, tout en pestant contre la finesse de certaines cloisons modernes. Mélisso, elle, était bien, et c'est au fond tout ce qui comptait pour moi. Elle me lançait de petits sourires complices, des petits clins d'œil, des regards câlins, auxquels je répondais par le célèbre rictus qui ne me quitte pas pendant 24h dès lors qu'on me fait ingurgiter de force un breuvage type vin, gin ou autre horreur. Au fond, c'était tout ce qui comptait. Qu'elle soit bien ! Peu importe que les dîners de ces fous furieux aient lieu en début d'aprèm ! Peu importe qu'à chaque fois que nous sortons le soir, je sois obligé de prendre une demi-journée de congés ! Peu importe qu'on m'empoisonne à coups de sangria ! Peu importe que personne d'autre ne m'ait adressé la parole de toute la soirée ! Mon bonheur, c'est d'accomplir le sien. Vendredi, par conséquent, j'étais aux anges ! Enfin aux anges… pas au moment de l'entrée… des huîtres ! D'habitude, il y a toujours un gars pour me sauver en déclarant son aversion à l'huître. Ce qui ouvre un débat entre tous les convives, entre les tenants du " Eh bien, tu es bien bête, tu ne sais pas ce que tu rates " et les irréductibles du " Ouurk, rien que de les voir "… D'habitude, c'est à ce moment là que je m'engouffre dans la brèche. Vendredi dernier, personne. La sueur perlant sur mon visage, je me retournai vers Mélissobiwan Kennobi, mon seul espoir, en me disant qu'une petite grenobloise ne pouvait décemment pas se nourrir de ces choses gluantes et puantes venues de la mer. Peine perdue ! Son sadique " Mmmm " sonna le glas de mes espoirs. Dans le quart d'heure qui suivit, j'eus à douze reprises l'impression de boire la tasse tout en souffrant d'une terrible bronchite. Et je retournai dire bonjour à mon désormais ami Jacob Delafon. Quand je repris place autour de la table, je constatai que le déclic avait eu lieu lors de ma pause " puke ". Oui le déclic. Vous savez, cette chose bizarre qui arrive dans une soirée, sans qu'on s'en rende vraiment compte. Au début de la soirée, on arrive, on dit bonjour, on prend place, on lance des sujets en l'air qui font long feu, on est mal à l'aise, on se rend compte qu'on n'a rien de spécial à dire à ces gens qui ne sont que de simples collègues, on commence à se dire que la soirée moisit… et puis tout d'un coup, une petite acidité bien enrobée, une anecdote, un éclat de rire… et il fait soudain plus chaud, tout le monde se détend, on se ressert un peu de vin, on voit fuser deux/trois clins d'œil. Le verbe haut et le sourire aux lèvres, Jeff finissait de raconter sa dernière histoire de recrutement, dont je n'entendis distinctement que la chute : " Et alors là, j'ai répondu à Dassier : cette Diane Coup-franc, fais-lui faire les sports ! " Cette réplique sibylline dont, encore aujourd'hui, j'appréhende avec difficulté la dimension comique, eut le mérite de faire rire aux éclats tous les convives. Enfin tous sauf Saddam et moi. Il faut dire que pour lui décrocher un sourire, à celui-là, il faut vraiment déployer l'artillerie lourde ! Anyway. Le reste de la soirée ne fut que rires et sourires, exercice dans lequel Mélisso participait avec enthousiasme et qui me fit apprécier cette soirée tout particulièrement. Même si elle ne me regardait plus. Aux environs de 16h30, Mélisso prit peur : " Oah, 4 heures et demie ! Comme il est tard ! Il faut vraiment qu'on y aille, on ne va pas pouvoir se lever demain matin. Allez, on y va, Lolo ! " Tout en se levant, elle fit tomber les 300 grains de grenade que j'avais méticuleusement séparés de leur petite queue jaune et amère dans le quart d'heure précédent et que je m'apprêtai à avaler en deux bouchées. Nous prîmes alors congé de nos hôtes… Moi, j'avais la pêche, j'aurais pu veiller jusqu'à 18 heures mais je n'évoquai pas le sujet, subjugué que j'étais par ce que je venais d'entendre. Pendant le trajet de retour, je restai calme, quasi-rêveur. Qu'est-ce que j'étais bien!... C'était la première fois qu'elle m'appelait " Lolo "… |